LA SUISSE NE TUE VRAIMENT PAS SES CRÉATIFS… ELLE LES POUSSE À PARTIR
Le pays qui prétend défendre l’innovation est devenu un territoire où ceux qui créent sont condamnés à survivre
La Suisse aime parler d’excellence, d’innovation et de créativité. Mais derrière cette communication bien huilée se cache une réalité beaucoup moins glorieuse, depuis des décennies, les métiers artistiques et créatifs sont économiquement méprisés, sous-rémunérés et progressivement précarisés. La Suisse forme des talents… puis organise leur départ.
Mon constat après quarante ans de métierDepuis 1986, j'exerce à mon compte dans ces domaines : graphisme, design, photographie, image et création visuelle.
J'ai vu une profession passionnante se transformer progressivement.
J'ai vu des métiers autrefois respectés devenir des prestations que l'on tente systématiquement de réduire au prix le plus bas.
J’ai vu mes tarifs normaux des années 90 de CHF 180.-/heure devoir systématiquement baisser afin d’être concurrentiel avec des ukrainiens, des pakistanais ou des africains… Dont certains font même du bon travail, il faut le reconnaître, ensuite, quand les négociation deviennent indécentes, je refuse simplement le mandat, je peux me le permettre car j'ai encore, heureusement, des clients qui ont une conscience.
Mais il y a beaucoup plus grave !
Des jeunes sortent des écoles avec des compétences remarquables et découvrent une réalité économique beaucoup moins brillante que leurs rêves.
Le cas d'une jeune graphiste genevoise (fille d’un ami) récemment diplômée est révélateur, elle est vraiment brillante, talentueuse, diplômée, CFC avec mention de l’école, elle accepte un salaire de CHF 5'000.-/mois à Genève… Et elle sait parfaitement qu’elle n’aura pas mieux, donc elle est même contente de cette aumône... Dramatique !
Ce montant peut sembler important sur le papier pour un étranger qui ne connait rien aux coûts de la vie en Suisse… Mais dans une ville parmi les plus chères du monde, après des années de formation et avec un talent réel, il illustre surtout la perte absolue de reconnaissance économique d'une profession.
La comparaison historique est encore plus frappante, au début des années 1980, un jeune graphiste brillamment diplômé débutait avec environ CHF 3'000.-/ 3'500.- mensuels. Certes, le chiffre a augmenté. Mais la réalité économique derrière ce chiffre s'est considérablement dégradée.
Alain Farrugia
Il existe une hypocrisie dont la Suisse est devenue une spécialiste : célébrer les créateurs lorsqu'ils réussissent ailleurs, mais les ignorer lorsqu'ils tentent simplement de vivre dignement de leur métier ici.
La Suisse adore les artistes récompensés à l'étranger. Elle aime exposer ses designers reconnus mondialement, ses photographes primés, ses créateurs admirés. Mais derrière les vitrines et les discours institutionnels, une question demeure : combien de ces talents auraient pu construire une carrière durable dans leur propre pays ?
La réponse est brutale : Beaucoup trop peu !
Car depuis toujours, les métiers artistiques en Suisse vivent une contradiction fondamentale. On exige d'eux une excellence internationale, mais on leur applique une logique économique de sous-traitance.
Graphistes, designers, photographes, créateurs 3D, illustrateurs, directeurs artistiques : des professions qui nécessitent des années d'expérience, une culture visuelle, une maîtrise technique et une capacité permanente d'innovation sont trop souvent considérées comme de simples exécutants interchangeables.
Comme si créer une identité visuelle, une image de marque ou un univers graphique relevait d'un simple clic sur un ordinateur.
Vingt-cinq ans d'effondrement silencieux
Depuis vingt-cinq ans, la chute est devenue particulièrement visible.
Les budgets se contractent. Les honoraires diminuent. Les négociations deviennent une bataille permanente pour justifier une valeur qui devrait pourtant être évidente.
Le marché suisse a progressivement basculé vers une logique dangereuse : comparer une prestation créative locale avec des offres provenant de régions où les coûts salariaux sont sans commune mesure avec ceux de la Suisse
Comment demander à un professionnel installé en Suisse, avec des charges suisses, une formation suisse et une expérience suisse, de rivaliser avec des prestations réalisées dans des pays où quelques centaines de francs représentent un revenu mensuel complet ?
Ce n'est pas de la concurrence.
C'est une destruction programmée de la valeur !
Le résultat est mécanique, les indépendants disparaissent, les petites structures ferment ou survivent difficilement, et les jeunes talents comprennent rapidement que leur avenir économique se trouve ailleurs.
Le grand paradoxe suisse - Payer cher ce qui vient d'ailleurs, négocier ce qui est local
La situation atteint parfois l'absurde.
Certaines entreprises peuvent discuter pendant des heures pour économiser quelques centaines de francs sur le travail d'un créatif local.
Mais lorsqu'une agence internationale arrive avec un nom prestigieux, une présentation luxueuse et quelques références internationales, les budgets explosent soudainement.
Ce qui était « trop cher » hier devient miraculeusement « stratégique » lorsqu'il porte une signature étrangère.
Exemple vécu en 2011, on me demande une ligne graphique pour un hôtel 5 étoiles à Lausanne qui changeait d’identité en me précisant de contenir mes tarifs… Renseignement pris, l’agence Leo Burnet de l’époque leur avait demandé CHF 35'000.- uniquement pour le changement du logo. Je n’ai pas eu de mal à faire moins cher, mais le nouveau patron a préféré une agence française encore beaucoup moins chère qui n’est même pas venue voir l’hôtel…
Le problème n'est donc pas uniquement financier.
Le problème est culturel.
Une partie de l'économie suisse n'a toujours pas compris que le design, l'image et la création ne sont pas des décorations. Ce sont des outils de compétitivité, de différenciation et de valeur économique.
Un pays qui néglige ceux qui construisent son image finit par perdre son identité.
Les écoles d'Art - Le reflet d'un système obsolète
Le déclin ne commence pas seulement dans les entreprises. Il commence aussi dans la formation.
Dans les années 1980, les écoles d'Art suisses étaient fortement connectées au monde réel. Les étudiants étaient formés par des grands professionnels reconnus, des artistes, des designers et des graphistes qui avaient une véritable expérience du terrain… Ahaaa… les Arts Décoratifs de Genève à la « Grande Époque », celles et ceux comme moi qui l’ont fréquentée peuvent en témoigner.
Ils ne transmettaient pas uniquement des connaissances.
Ils transmettaient une âme, une passion, mais toujours en corrélation avec la réalité d’un métier.
Aujourd'hui, le paysage est plus complexe. L'enseignement artistique s'est davantage institutionnalisé et une partie du corps enseignant provient aussi de parcours académiques plutôt que de professeurs bénéficiant d'une longue pratique professionnelle quotidienne.
Heureusement, il existe encore de nombreux professionnels remarquables qui enseignent avec talent et maintiennent le lien avec la réalité.Mais le paradoxe demeure, les écoles continuent de former des jeunes très talentueux alors que le marché suisse peine à leur offrir des perspectives dignes.
On produit de l'excellence… pour un marché qui ne la considère pas !
La Suisse fabrique des créateurs… puis les exporte
Le plus grand danger n'est pas que les créatifs partent.
Le plus grand danger est que la Suisse finisse par considérer leur départ comme normal.
Car ces jeunes ne fuient pas.
Ils font un choix rationnel.
Ils vont là où leur talent est reconnu. Là où la création est considérée comme une compétence stratégique. Là où un designer n'est pas simplement vu comme quelqu'un qui « fait du joli », mais comme quelqu'un qui crée de la valeur.
La Suisse ne manque pas de talents.
Elle manque de reconnaissance envers ses talents.
Et un pays qui oblige ses créateurs à partir pour vivre dignement de leur passion finit toujours par importer ce qu'il n'a pas su conserver.
La question n'est donc plus : pourquoi les jeunes créatifs quittent-ils la Suisse ?
La vraie question est : Combien de temps la Suisse peut-elle encore se permettre de perdre ceux qui imaginent son avenir ?
Ces deux vidéos ci-dessous sont significatives de ces jeunes créatifs qui ont compris qu'ils doivent quitter la Suisse pour voir leur talent payé à sa juste valeur et espérer un avenir dans l'art.
Vincent Levrat est un photographe suisse qui s'est installé à Paris depuis 8 ans. / 19h30 / 2 min. / vendredi à 19:30
Dans la seconde vidéo on explique aussi que probablement plus d'un million de ressortissants suisses se sont expatriés et constituent la 5ème Suisse, celle qui grandit sans cesse exponentiellement.
Matthieu Hoffstetter revient sur les chiffres de l'émigration en Suisse / 19h30 / 1 min. / vendredi à 19:30
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